Cette déclaration a été adoptée lors d’une conférence de Solidarity le 25 octobre 2025.
Après notre départ du LSP/PSL en juin 2025, 40 ancien·ne·x·s membres du LSP/PSL se sont réuni·e·x·s et ont décidé de lancer un nouveau projet. Ce projet a pour objectif de construire une organisation marxiste intersectionnelle en Belgique. Avant la rupture avec le LSP/PSL, nous nous étions organisé·e·x·s en tant que plateforme politique au sein du LSP/PSL dans le but de transformer l’organisation. Dans cette déclaration, nous expliquons pourquoi nous n’avons pas réussi à mener à bien cette transformation du LSP/PSL, comment nous avons essayé de le faire et ce que nous voulons faire différemment à l’avenir.
Un monde d’impérialisme, de destruction et d’oppression
Nous vivons dans un monde en pleine mutation. Ce qui était considéré comme une « certitude » ne l’est souvent plus : la paix en Europe, les chances de progrès et d’un avenir meilleur, les principes démocratiques en Occident, … Pour la plupart des gens dans le monde, cependant, cela n’a jamais été une évidence. Pour eux, la vie est depuis des siècles synonyme de domination coloniale, d’exploitation brutale et d’oppression, de guerre et de violence. Au tournant du siècle, le néolibéralisme a tenté de créer l’illusion que ces phénomènes n’étaient que des vestiges du passé. Aujourd’hui, ces formes de société sont en train de devenir la norme.
Dans la société occidentale, toute forme de solidarité ancrée est systématiquement démantelée : sécurité sociale, services publics, soins de santé, éducation, droits démocratiques, etc. Quarante ans de politique néolibérale de démantèlement ont transformé notre monde en un lieu où la violence, l’individualisme, la haine, l’agressivité, etc. prennent le dessus. La domination coloniale, qui s’accompagne toujours de formes extrêmes de violence, est aujourd’hui appliquée sans vergogne aux quatre coins du monde. Des méthodes fascistes s’emparent du pouvoir, notamment aux États-Unis, et 100 000 personnes ont participé à une manifestation d’extrême droite à Londres. Nous avons été les témoins directs d’un génocide diffusé en direct, que les puissances mondiales légitiment, auquel elles participent ou qu’elles ignorent. Les droits démocratiques, là où ils existaient encore, sont sans hésitation jetés à la poubelle. La guerre est une réalité inévitable pour beaucoup et une perspective pour tout le monde. L’élite règne plus brutalement que jamais, avec encore plus de racisme, de sexisme et d’agressivité.
Le capitalisme survit et règne en recourant à des formes toujours plus brutales de concurrence, d’exploitation et d’oppression. En réaction, un mouvement de contestation massif se met en place. La génération Z descend dans la rue pour protester contre la corruption, l’injustice et le manque de perspectives. Ces sentiments sont si généralisés que ce mouvement va se propager dans le monde entier. Plusieurs révoltes dans des pays comme le Népal, Madagascar, le Kenya et le Maroc ont déjà ébranlé des régimes, certains ont même été renversés. C’est une profonde colère contre l’élite au pouvoir qui alimente ces protestations, sans qu’une alternative claire ne se profile. Le mouvement mondial de protestation en faveur de la Palestine a évolué vers des formes plus directes de boycott et, dans certains endroits comme en Italie, cela a également fonctionné. Dans les grandes villes des États-Unis, des dizaines de milliers d’Américain·e·x·s s’organisent pour s’opposer au programme agressif et répressif de Trump et de l’ICE.
Alors que les militant·e·x·s de la génération Z et les groupes d’action de base, tels que les syndicats radicaux en Italie, tentent de tout bloquer, les organisations classiques du mouvement de gauche réagissent souvent de manière conservatrice. Elles sont prisonnières de routines familières, basées sur le confort et la cogestion d’une variante plus modérée du capitalisme. Elles semblent ne pas avoir de réponse à l’agression impérialiste actuelle. Protester ne suffit plus depuis longtemps. Organiser à la base, bloquer la machine de destruction et construire une alternative, telles sont les tâches qui nous attendent. Mais comment ? Le « marxisme » tel qu’il se manifeste aujourd’hui porte les conséquences des défaites et des échecs dans la réalisation du socialisme. Une réflexion approfondie, un retour aux sources et une correction s’imposent. Cela n’a pas été possible au sein du LSP/PSL. L’organisation n’était pas un environnement sûr et elle s’est enfoncée de plus en plus dans la répétition de formules et de slogans erronés et dépassés.
Correction concernant le sexisme, refus de l’appliquer de manière cohérente
Depuis sa création, le LSP/PSL faisait partie du Comité pour une Internationale Ouvrière. Un projet marxiste lancé au milieu des années 70, qui a accompli un travail important, mais qui présentait en même temps de graves lacunes. Il y avait une condescendance à l’égard des formes de lutte qui ne provenaient pas du mouvement ouvrier « classique », en particulier la lutte féministe, antiraciste et anticolonialiste. C’est dans ce contexte qu’une crise profonde s’est développée au cours des six dernières années dans ce projet. Cette vision limitée de la lutte des classes a également eu un impact important sur la culture interne du CWI et de ses organisations nationales.
Une partie des membres du LSP/PSL ont pris de plus en plus conscience de l’influence négative de cette tradition sur notre organisation. Trop souvent, notre approche « marxiste » était de nature économiquement réductionniste, accordant une attention particulière à l’exploitation économique et trop peu aux formes spécifiques d’oppression et à leur influence sur l’exploitation. L’accent était trop mis sur la lutte autour de revendications purement économiques. Les expériences acquises grâce au travail de la campagne ROSA ont été déterminantes pour parvenir à cette prise de conscience.
Nous ne pouvons que constater que nous avons été remarquablement lent·e·x·s à le réaliser, certaines personnes défendant déjà ces idées avec verve il y a 30 ou 40 ans. Les différents mouvements de lutte tels que #metoo, BLM et celui contre le génocide nous ont appris que la lutte contre l’oppression doit partir d’une reconnaissance explicite de l’impact brutal de cette oppression.
Notre tradition politique comportait des éléments d’une approche économiste, grossière et mauvaise de l’oppression. Celle-ci ne parvenait pas à mettre au centre les expériences vécues par les personnes vivant l’oppression, à partir de leurs aspirations ou même à les reconnaître. Et elle faisait trop souvent des concessions aux couches plus privilégiées de la classe travailleuse.
Dans le passé, nous sommes souvent intervenu·e·x·s et nous nous sommes investi·e·x·s dans la lutte contre l’oppression. Trop souvent, c’était surtout pour renforcer le parti. Ce faisant, nous n’avons pas suffisamment cherché à comprendre ce qui motive les personnes militantes, pourquoi et quelles autres idées existent dans ces mouvements, à quoi devrait ressembler la lutte contre l’oppression… En tant que nouvelle organisation, nous avons encore beaucoup à faire pour corriger cela, en écoutant sincèrement et en essayant de comprendre ce que les personnes issues de groupes opprimés ont à dire.
L’oppression ne s’exprime pas seulement sous forme de discrimination économique structurelle, de salaires plus bas, de retraites plus faibles, etc. Elle s’accompagne également de violence et de formes quotidiennes de discrimination, également pratiquées par d’autres personnes de la classe travailleuse, sur la base d’idées et d’attitudes largement répandues.
La brutalité de l’exploitation économique est d’autant plus forte lorsque l’on est également victime de différentes formes d’oppression. Une travailleuse sans papiers subit une forme d’exploitation beaucoup plus brutale qu’un homme blanc hautement qualifié et salarié, même s’iels appartiennent à la même classe sociale, la classe travailleuse.
Au sein du LSP/PSL, l’approche politique dominante était que la lutte autour des thèmes qui nous unissent soi-disant – tels que les revendications socio-économiques pour des salaires plus élevés, des retraites, des services publics – ferait disparaître naturellement le sexisme et le racisme. Cette position s’est avérée au mieux naïve, mais surtout erronée. L’oppression est un élément essentiel de l’exploitation par le capitalisme et l’impérialisme. Les formes les plus brutales d’oppression sont légitimées idéologiquement par la diffusion d’idées racistes et sexistes. La lutte contre toutes les formes d’oppression est une condition nécessaire à la réalisation de l’unité de classe indispensable pour mener la lutte autour des revendications socio-économiques. Si nous ne nous attelons pas à cette tâche, ces idées continueront à sévir sans grande opposition.
Cela s’est également fait sentir au sein de notre organisation. Il y avait une certaine hésitation à être résolument féministe ou antiraciste. Cela a rapidement été qualifié de moralisateur. La lutte pour les revendications économiques dominait notre approche et, selon certains, le programme contre le sexisme devait être évalué à l’aune de ce que l’homme moyen/lambda trouverait acceptable, même si les idées sexistes dominent. Un certain nombre de membres (principalement masculins) estimaient qu’il n’était pas « marxiste » de parler de culture du viol, de reconnaître les microagressions et les dynamiques de pouvoir interpersonnelles. Le fait de mentionner la responsabilité de chaque homme ou personne blanche dans ce domaine était également considéré comme du moralisme. Lorsque les membres étaient interpellés sur leur propre comportement toxique, ils se montraient rapidement vexés, adoptaient une attitude défensive ou, pire encore, se posaient en victimes.
Il y a une énorme évolution dans la conscience des jeunes de gauche qui comprennent que le capitalisme ne repose pas seulement sur l’exploitation du travail, mais aussi sur le patriarcat, le racisme, le colonialisme et la cis-hétéronormativité. Ces structures se renforcent mutuellement et approfondissent la capacité d’exploitation du capitalisme. La lutte contre l’oppression patriarcale, contre l’oppression raciste et coloniale, contre l’exclusion cis-hétéronormative des personnes queer et transgenres est aussi une lutte de la classe travailleuse. Aucun de ces domaines de lutte n’est « secondaire » : ils font partie d’une lutte multiforme et diversifiée contre un système qui produit des inégalités pour générer des profits.
Des décennies de propagande raciste et conservatrice ont créé un terrain fertile pour les tendances réactionnaires. Au sein de certaines franges de la gauche, des syndicats et des militant·e·x·s plus âgé·e·x·s, on observe une certaine accoutumance et une acceptation des préjugés racistes et sexistes. La longue période de néolibéralisme a eu un impact considérable sur l’individualisation des problèmes sociaux. Elle a notamment conduit à une normalisation des idées racistes et sexistes. Lorsque l’attitude de principe de solidarité contre toutes les formes d’oppression et de discrimination s’effrite, la voie est ouverte à une forme encore plus brutale et violente de capitalisme.
Une lutte active et consciente contre toute forme d’oppression est une condition nécessaire pour unir la classe travailleuse dans la lutte contre son oppresseur commun. Une telle approche commence par une solidarité indéfectible envers les membres les plus vulnérables de notre classe, victimes de multiples formes d’oppression. Cette conclusion a été prudemment mentionnée dans les textes des congrès ces dernières années. Lorsque la crise interne a éclaté, une partie des membres s’est avérée en désaccord total avec cette conclusion, et certainement avec son application concrète en matière de culture interne.
La modestie et l’autocritique comme attitude de base dans une culture interne ouverte et démocratique
Une organisation qui a du mal à faire preuve d’autocritique et qui considère le renouveau comme inutile finira tôt ou tard par entrer en crise. C’est le processus qu’a connu le LSP/PSL, d’abord au niveau international, puis en Belgique. Le parti n’a pas réussi à faire ce qui, selon nous, devrait être inscrit dans l’ADN d’une organisation marxiste : formuler en permanence des critiques à son propre égard et se renouveler et se renforcer à partir de cette expérience. Au sein du LSP/PSL, il régnait une culture d’autosatisfaction, d’arrogance, de machisme-masculinisme et un manque de culture du débat permettant la réflexion critique (aussi de soi-même) et le renouveau.
Marx a décrit dans l’un de ses ouvrages en quoi la révolution prolétarienne (du capitalisme au socialisme) diffère de la révolution bourgeoise (du féodalisme au capitalisme). La transition vers le socialisme doit être le résultat d’un processus conscient et soutenu par une majorité de la classe. Dans ce passage, il exprime de manière frappante l’attitude modeste et autocritique nécessaire à cet effet. Les organisations qui veulent être une force motrice dans ce processus devront adopter cette attitude et la propager dans toutes les branches du mouvement. « Les révolutions prolétariennes se critiquent sans cesse, interrompent constamment leur propre cours, reviennent sur ce qui semble accompli pour recommencer, raillent avec une rigueur impitoyable les demi-mesures, les faiblesses et la ‘médiocrité’ de leurs premières tentatives… »
L’intention de Solidarity est de reconnaître « les demi-mesures, les faiblesses et la ‘médiocrité’ de nos premières tentatives » et, à partir de cette reconnaissance, de tirer des leçons cruciales pour notre avenir.
D’une crise profonde à une crise existentielle
Au début de ce siècle, le LSP/PSL s’est imposé comme une nouvelle organisation anticapitaliste jeune, engagée et active dans de nombreux mouvements de lutte. Nous ne voulons pas ici présenter un compte rendu complet du travail accompli par cette organisation. Malgré la critique approfondie que nous formulons aujourd’hui à l’égard de notre tradition politique, certaines des contributions du LSP/PSL ont été précieuses. Malheureusement, ces contributions sont devenues de plus en plus rares et limitées ces derniers temps.
Nous voulons nous concentrer sur les lacunes profondes et les erreurs importantes qui sont à l’origine de la crise de notre organisation. Le processus de déclin en tant qu’organisation politique était déjà en cours depuis un certain temps. Pour de nombreu·se·x·s membres du LSP/PSL, cela n’est devenu évident que tardivement. On a fait croire que tout allait bien et que les difficultés de fonctionnement étaient principalement dues à une période historique difficile pour la gauche radicale. Une partie de la direction s’est cachée derrière cette réalité pour expliquer le déclin constant de l’activité et de l’efficacité de l’organisation. Dans la pratique, le LSP/PSL est devenu une organisation figée dans ses anciennes formules, slogans et méthodes de travail. Cela est devenu douloureusement évident dans son incapacité à attirer une jeune génération et à lui donner une place dans son fonctionnement et sa direction.
Cette jeune génération n’accepte plus que les mouvements de gauche tiennent de grands discours sur le sexisme et le racisme, mais échouent à les combattre de manière cohérente au sein de leur propre organisation ou mouvement. Ce phénomène était également présent au sein du LSP/PSL. Dans la pratique, il existait une culture hyper masculine, parfois verbalement agressive ou arrogante, tant en interne qu’en externe. Cela avait déjà conduit à un appauvrissement de la culture du débat politique. De plus en plus, les jeunes, les femmes, les personnes queer et les victimes d’oppression et de violence se plaignaient d’un environnement qui n’était pas safe.
À cela s’ajoutait l’incapacité politique à jouer un rôle dans le mouvement de résistance contre le génocide à Gaza. La lutte contre le génocide et pour la libération de la Palestine marque profondément notre époque et la conscience de cette génération de jeunes. La réticence du parti à remettre en question son programme et à tirer les leçons de la prise de conscience renouvelée autour de l’impérialisme, de la colonisation et de la résistance nous a éloignés du mouvement et de la jeune génération d’activistes.
Arrêtez le génocide ! Un test raté pour le LSP/PSL. Quelle suite ?
Lors du premier test crucial du processus de transformation, dans le mouvement contre le génocide en Palestine, nous nous sommes heurté·e·x·s au refus d’une partie des membres et de la direction d’appliquer de manière cohérente les conclusions relatives à la lutte contre l’oppression. Certains ont évalué les slogans et le programme que nous allions utiliser dans le mouvement en fonction de la façon dont ils seraient perçus par la classe ouvrière israélienne. Nous avons plaidé pour que nous nous rangions résolument du côté des opprimé·e·x·s et des victimes. Nous avons plaidé pour que l’on reconnaisse le caractère colonialiste de l’occupation de l’État sioniste et que l’on soutienne les revendications du mouvement en faveur du boycott, du désinvestissement et des sanctions. Non pas parce que cela suffirait à mettre fin au génocide. Mais comme des étapes dans la construction d’un mouvement qui pourrait conduire à l’isolement d’Israël, à une prise de conscience de la population mondiale (ce qui nécessite une action) comme condition préalable à des protestations de masse et des boycotts encore plus importants de la part de la classe travailleuse.
De manière antidémocratique, la rédaction de notre site web et de notre journal a banni pendant de nombreux mois le terme « génocide » des articles et des tracts. Certains dirigeants ont réprimandé des membres qui utilisaient le drapeau palestinien comme illustration sur les réseaux sociaux, en signe de solidarité avec les victimes. Il y avait un refus de soutenir pleinement la revendication du boycott. Il est honteux de devoir l’admettre aujourd’hui, et nous ne pouvons que conclure qu’une partie de la direction et des membres avait perdu le contact avec la lutte vivante. Iels manquaient de colère et surtout, d’empathie. Iels ont fait passer des principes abstraits et erronés d’unité de classe avant la solidarité avec un peuple victime d’un génocide.
Au cours des derniers mois, les participant·e·x·s à Solidarity ont pris part activement aux actions locales hebdomadaires, aux formes d’action directe et aux manifestations locales et nationales, animés par la volonté de contribuer au mouvement, de corriger les erreurs du passé et d’apprendre des militant·e·x·s et des voix palestiniennes.
Notre interprétation du marxisme est intersectionnelle : tant dans nos discours, dans la lutte que dans notre culture interne. Elle nous oblige à voir comment les structures du pouvoir et de l’oppression sont imbriquées et imprègnent l’ensemble de la société. En contrepartie, il est nécessaire de construire une solidarité qui puisse être tout aussi imbriquée, tout aussi multiforme et tout aussi puissante.
La fin du LSP/PSL
Après un long et épuisant processus de discussion interne, il a fallu constater que le LSP/PSL n’était plus viable. Nous avons traversé un processus d’autocritique long et parfois douloureux. Malgré les efforts de nombreux membres, nous n’avons pas réussi à mettre en œuvre les transformations nécessaires au sein de l’organisation : les divergences d’opinion et les lacunes structurelles se sont avérées trop importantes.
Au cours de l’été 2024, une enquête interne a été menée après que de nouveaux faits ont été portés à notre connaissance concernant des actes de violence commis dans le passé par un membre dirigeant. Plusieurs jeunes ont formulé des plaintes à l’encontre de ce même membre dirigeant pour leadership toxique, machisme, harcèlement, etc. À l’automne, les conclusions de l’enquête ont été présentées et acceptées. En conséquence, la personne a été exclue. Ce n’est qu’en avril 2025, après de nombreux mois d’obstruction interne, que nous avons publié une déclaration publique sur le site web socialisme.be. Entre-temps, ce site web a été mis hors ligne par l’ancien rédacteur.
« Dans cette déclaration du LSP/PSL, nous souhaitons rendre compte d’une crise de sauvegarde* qui a été mise au jour en 2024. Cette crise a conduit à l’exclusion d’un ancien membre dirigeant de notre organisation. Nous publions cette déclaration parce que nous sommes convaincu·e·x·s qu’il n’est pas possible de construire une organisation révolutionnaire dans laquelle il y aurait des opérations de dissimulation ou de silence sur la vérité ou les dommages causés. (*La protection/sauvegarde désigne l’ensemble des mesures, codes de conduite et pratiques visant à protéger les personnes — en particulier les personnes opprimées ou vulnérables — contre les dommages, les abus et les comportements inappropriés, tant au sein qu’à l’extérieur de notre organisation.)
À la suite de cette enquête, la majorité des dirigeant·e·s quotidiens du parti ont démissionné, à savoir celleux qui faisaient partie de la direction depuis longtemps et qui n’avaient pas agi de manière adéquate dans le passé. Certain·e·s l’ont fait en reconnaissant pleinement leur responsabilité et en exprimant leur volonté de corriger les erreurs commises. D’autres l’ont fait à contrecœur, plus soucieux de leur propre prestige que de l’avenir du parti. Quelques-un·e·s se sont caché·e·s derrière leur ignorance. La publication de cette déclaration a été reportée pendant des mois afin de donner l’impression au monde extérieur qu’il n’y avait pas de crise. Pourtant, cette publication était un élément essentiel du processus visant à rendre compte honnêtement des erreurs commises et à engager un changement de manière crédible. Nous y avons notamment écrit :
« Nous voulons reconnaître publiquement nos erreurs et assumer les dommages causés. C’est pourquoi nous présentons sans réserve nos excuses à toutes les personnes qui ont souffert des défaillances de notre organisation, non seulement aux victimes de violences sexistes commises par un ancien membre, mais aussi à celles qui ont souffert de la manière dont ces violences ont été traitées. Cela a privé des personnes de la sécurité, de la solidarité et de la responsabilité auxquelles elles pouvaient s’attendre. »
Dans cette déclaration, rédigée par une direction en partie renouvelée et soutenue par une majorité des membres alors actifs, nous n’avons pas seulement admis ouvertement nos erreurs. Nous avons également proposé une feuille de route pour poursuivre les changements. Nous avons notamment déclaré :
« Nous nous engageons à revoir en profondeur notre approche politique globale, notre approche spécifique de l’oppression, notre politique de sauvegarde, notre culture politique et notre culture de leadership. Nous nous engageons à poursuivre ce processus de transformation de manière transparente et collective. Nous préparons des documents supplémentaires de réflexion et de documentation que nous partagerons avec les membres et les sympathisant·e·x·s, comme la déclaration dans ce magazine sur la Palestine. »
Une partie croissante des membres reconnaissait désormais sans réserve qu’il y avait quelque chose de fondamentalement défectueux dans la culture interne du LSP/PSL. Une série de jeunes membres courageu·se·x·s ont été le moteur, tant dans la discussion sur la protection et la culture interne que dans le processus de transformation plus large. Iels ont été accueilli·e·x·s avec méfiance par trop de dirigeants au lieu de recevoir de l’appréciation.
Après un débat approfondi sur notre culture interne, une minorité a continué à s’opposer aux conclusions et a décidé de boycotter l’organisation. Au printemps 2025, notre organisation s’était de facto désintégrée, même si elle existait encore officiellement. Une plateforme a été créée au sein des structures pour plaider en faveur d’une transformation cohérente.
Nous espérions ainsi qu’un tel processus de transformation pourrait se poursuivre au sein des structures du LSP/PSL. Dans la pratique, cependant, il est rapidement apparu que la possibilité d’apporter les corrections nécessaires par le biais d’une réforme interne était épuisée.
Un nouveau départ : Project Solidarity
La fin du parti était alors déjà un fait. La vie au sein du parti s’était pratiquement arrêtée. Les tensions ne faisaient que s’intensifier. Les sections se vidaient. Les victimes de la culture interne perdaient patience face à un processus qui était constamment sapé et dont la nécessité était sans cesse remise en question. Elles ne se sentaient plus les bienvenues. Plusieurs membres ont fait un burn-out, d’autres ont dû se retirer pour se protéger. Douze des seize membres du Comité national élu ont signé une résolution dans laquelle iels déclaraient que le parti s’était effondré et que chacun devait poursuivre son propre chemin.
« De nombreux camarades ont été profondément déçus par la résistance acharnée opposée au processus de transformation nécessaire. En conséquence, le LSP/PSL est non seulement devenu une organisation paralysée, mais il se trouve désormais en phase de dissolution. Cette crise profonde n’est pas le résultat du processus de transformation lui-même, mais bien de son absence. » (…) Le processus de transformation avait pour objectif de réaliser des changements fondamentaux et de mener un débat honnête sur les erreurs du passé. Un exercice approfondi d’introspection et de réorientation politique était nécessaire pour redonner vie au parti. Nous avons réussi à mettre ce processus en marche dans le cadre du LSP/PSL, mais nous nous sommes inévitablement heurtés à ses limites. Dans la pratique, le parti s’est désintégré. Il existe des divergences profondes sur les causes de la crise, les perspectives politiques et le rôle des révolutionnaires aujourd’hui.
Ces visions divergentes sont — comme le montre la pratique — inconciliables et devront chacune suivre leur propre voie. Comme le ressentent de nombreux camarades, une troisième session du congrès n’y changerait rien. Au contraire, un tel congrès deviendrait en pratique un spectacle performatif – un « combat de boxe » entre quelques convaincu·e·x·s – qui ne ferait qu’aggraver le traumatisme des dernières années. »
12 des 16 membres du Comité national ont décidé de quitter le parti et de commencer à travailler à la création d’une nouvelle organisation. Ces 12 personnes sont toutes impliquées dans Solidarity. Personne n’était prêt·e·s à reprendre la direction du LSP/PSL et à poursuivre l’activité du parti. Nous avons invité chaque membres du LSP/PSL qui souhaitaient emprunter une autre voie à en discuter ouvertement. « Si un groupe de membres du LSP/PSL souhaite poursuivre l’ancien projet, travailler sous son nom et déclarer cela comme son objectif politique, il est libre de le faire ouvertement. Tant qu’une telle position n’aura pas été adoptée, nous considérons qu’il est de notre devoir de dissoudre le parti de manière responsable, dans le plein respect des engagements pris par le parti et ses membres. » L’ironie veut que celleux qui ont le plus défendu la tradition, les méthodes et le programme du LSP/PSL n’étaient pas iel-mêmes prêt·e·s à prendre la direction et à poursuivre ce projet. Aucun groupe d’ancien·ne·s membres du LSP-PSL n’était prêt à assumer ses responsabilités dans la dissolution. Iels ont quitté le navire en perdition et certain·ne·x·s ont emporté avec tout ce qu’iels pouvaient.
L’annonce de la dissolution du parti a été un choc pour de nombreu·se·x·s membres, même si elle n’était pas tout à fait une surprise. Pour beaucoup, cela représente une profonde déception dans un projet dans lequel iels avaient placé leurs espoirs, trouvé leur motivation et investi beaucoup de temps, d’énergie et de ressources.
Tout au long du processus, nous avons assumé notre part de responsabilité dans l’échec de ce projet politique. Nous avons présenté des excuses sincères et sereines à celleux que nous avons déçu·e·x·s ou blessé·e·x·s en tant qu’organisation. Dans cette déclaration également, nous voulons reconnaître notre échec et présenter nos excuses à celleux qui en ont subi les conséquences. Nous sommes aujourd’hui membres de Solidarity. Auparavant, nous avons chacun·e·x à notre manière, avec nos propres idées, lutté pour réformer et corriger le parti LSP/PSL. Nous ne pouvons que constater que c’était trop peu et trop tard pour éviter la fin du LSP/PSL.
La fin du LSP/PSL ne signifie en aucun cas la fin de notre engagement dans la lutte pour un monde socialiste. Au contraire, cette expérience, avec tous ses aspects douloureux, a été pour beaucoup d’entre nous une école difficile mais importante. En tant que groupe, nous avons pris la responsabilité de clôturer correctement l’ancienne organisation, de collecter des fonds pour payer toutes les factures impayées, de rémunérer correctement chaque collaborateurs, etc. Parallèlement, nous avons décidé début juillet de créer ensemble une nouvelle organisation.
À chaque étape de la création de cette nouvelle organisation, nous prenons le temps nécessaire pour réfléchir et discuter. Nous portons un regard critique sur notre passé et reconnaissons que le LSP/PSL, outre ses contributions précieuses, avait également de grandes lacunes. Outre les thèmes que nous avons déjà mentionnés concernant la place de la lutte contre l’oppression dans la lutte des classes et notre culture interne, nous voulons en particulier rompre avec les pratiques dogmatiques et sectaires de notre tradition politique.
Même si notre tradition est issue de la lutte importante contre la dégénérescence stalinienne, bureaucratique et sectaire du mouvement communiste, nous ne pouvons nier que l’ensemble de la gauche révolutionnaire – y compris notre organisation – a été influencée par des concepts de culture de parti et de direction hérités des caricatures de ce qui passait pour des partis révolutionnaires ou marxistes. Pendant la majeure partie du XXe siècle, le stalinisme et le réformisme ont profondément marqué ce qui passe pour le marxisme. Cela a eu un impact profond sur la vision, le rapport et la pratique de la lutte des classes, l’organisation interne et la culture du parti. Nous en sommes conscient·e·x·s et voulons rompre avec le sectarisme, le dogmatisme et le machisme qui en ont découlé. Nous n’avons pas de réponses définitives aux nombreuses questions qui se posent. Mais nous avons une direction aussi claire que possible que nous voulons suivre.
Création de Solidarity
À la mi-septembre, nous avons adopté un nom provisoire : “projet Solidarity”. Notre ambition fut de créer une nouvelle organisation marxiste intersectionnelle, avec un accent radical sur les éléments dynamiques, innovants et combatifs des mouvements de lutte actuels. Nous adoptons une attitude modeste, compte tenu des erreurs politiques dont nous avons été complices. Nous nous engageons à toujours placer l’intérêt de la lutte, des opprimé·e·x·s et de la classe travailleuse au premier plan de notre pratique politique, loin des traditions sectaires des partis du passé. Lors d’un congrès en décembre 2025, nous avons créé officiellement la nouvelle organisation et avons décidé de nous nommer simplement “Solidarity”.
Nous continuons de croire que la lutte de masse est l’instrument qui permettra d’arrêter la machine destructrice capitaliste. Pour y parvenir, il faut des formes d’organisation et des instruments de lutte qui placent la lutte contre toute forme d’oppression au centre de leur vision de la lutte des classes. Les révolutionnaires doivent y jouer un rôle de premier plan et montrer l’exemple, en accordant une attention particulière à la responsabilité, à la sécurité et à la solidarité au sein de leurs rangs.
La lutte pour un monde socialiste — libéré de la barbarie, de l’exploitation et de l’oppression — reste notre ambition. Solidarité !