Une réaction à l’article de Vijay Prashad « Le Bangladesh à la croisée des chemins ».
Article invité par Serge Jordan.
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Dans son récent article sur le Bangladesh, Vijay Prashad présente la transformation politique du pays entre 2024 et 2026 comme le dernier épisode d’une longue série d’opérations de changement de régime soutenues par les États-Unis. Bien qu’enveloppé d’un langage anti-impérialiste et contenant certains éléments factuels intéressants, l’article reproduit en fin de compte une forme grossière de déterminisme géopolitique et de politique « campiste » qui désarme la gauche et déforme la lutte de masse qui a éclaté au Bangladesh en 2024.
L’effacement de l’agentivité des masses
Le geste central de Prashad consiste à subordonner les manifestations de juillet-août 2024 à une « ingénierie » impérialiste. Il concède d’abord que le soulèvement était « réel », pour aussitôt en vider le contenu en le requalifiant comme le produit d’une manipulation orchestrée depuis Washington, prétendument menée avec une « fidélité frappante à un manuel ».
Cette affirmation s’accorde mal avec une compréhension marxiste de l’histoire. Le marxisme rejette l’idée que l’histoire se déroule selon des scénarios fixes et des séquences bien ordonnées. Les transformations sociales et politiques émergent de processus vivants et contradictoires, enracinés dans les conditions matérielles et l’action humaine. Si les révoltes présentent effectivement des traits récurrents, leur trajectoire et leurs issues ne sont jamais prédéterminées : elles sont façonnées par les luttes, les directions, les partis, les programmes, les organisations – et par l’initiative des masses elles-mêmes. Parler de « manuels » prêts à l’emploi revient à dériver vers des schémas morts et un fatalisme politique.
Bien sûr, il serait naïf et insensé de nier les dangers des ingérences impérialistes. Mais considérer le soulèvement de 2024 au Bangladesh principalement comme une opération de changement de régime revient à transformer les travailleur·euses et les étudiant·es en objets passifs de l’histoire, et à exagérer démesurément le rôle des États-Unis dans les événements de cette année-là. Prashad affirme que c’est l’impérialisme américain qui aurait « orchestré l’escalade des revendications de réforme vers un changement de régime ». Croit-il sérieusement que des millions de personnes sont descendues dans la rue, ont affronté les balles du régime, risqué l’emprisonnement, la torture et la mort pour de modestes « réformes », avant d’être poussées à affronter le régime par une intervention américaine indéfinie ? Selon tous les témoignages sérieux, le point de bascule qui a précipité la fin du pouvoir de Sheikh Hasina, et transformé un mouvement étudiant en insurrection généralisée, furent la répression d’une brutalité exceptionnelle et le massacre de centaines de jeunes manifestants dans les rues. Sur ce point, Prashad reste pourtant étrangement silencieux.
Pour justifier son point de vue, il écrit :
« Les manifestations contre les quotas se sont transformées en un rejet total du gouvernement Hasina avec une rapidité et une coordination que seule une poussée démocratique spontanée ne peut expliquer. »
Cette phrase révèle une profonde incompréhension, tant de l’ampleur des souffrances et de la colère accumulées sous le régime de Hasina que de la manière dont se déploient les crises révolutionnaires en général. Quiconque a étudié sérieusement – ou vécu – des situations révolutionnaires sait que les accélérations soudaines en sont une caractéristique centrale, et non une anomalie nécessitant l’intervention d’un « marionnettiste » tirant les ficelles depuis l’extérieur. Dans de tels moments, le temps politique se condense ; ce qui a demandé à la classe dirigeante des décennies peut s’effondrer en quelques jours ou quelques semaines.
Voir là un motif de suspicion revient à contempler la révolte avec un regard identique à celui des élites effrayées. Celles-ci supposent toujours que l’action populaire doit être fabriquée, incapables qu’elles sont d’imaginer que les peuples puissent agir par eux-mêmes.
Il en va de même du traitement cynique par Vijay Prashad de la « coordination » observée lors du mouvement de 2024. Il refuse d’admettre que les masses puissent se mobiliser ainsi par elles-mêmes. C’est là un préjugé bourgeois travesti en rhétorique de gauche, ainsi qu’une insulte à l’ingéniosité collective, à la puissance créatrice et à la capacité organisationnelle des travailleur·euses engagé·es dans une lutte à mort pour leur avenir.
Les explosions révolutionnaires sont précisément des moments où la population ordinaire, libérée de la peur et de la routine, commence à penser, décider et agir collectivement dans des proportions extraordinaires. Des dirigeant·es informel·les émergent, des réseaux se cristallisent, de nouvelles structures de base surgissent, des tactiques de résistance sont improvisées puis rapidement reproduites, et des millions de personnes apprennent les unes des autres en temps réel. Réduire l’initiative des opprimé·es et leurs instincts d’auto-organisation à une manipulation étrangère revient à les dépouiller de leur subjectivité.
Prashad renforce son argument en affirmant que ce schéma « reflète l’Égypte de 2011 ». Bien sûr, aucun marxiste sérieux ne nierait que les puissances impérialistes occidentales – aux côtés de politicien·nes de la région, d’élites militaires et de forces islamistes – ont tenté (avec succès, principalement en raison de l’extrême faiblesse de la gauche révolutionnaire dans la région) de détourner la révolution égyptienne.
Mais suggérer que la rapidité et la coordination de « l’Égypte de 2011 » résulterait d’un agenda orchestré de l’étranger est risible. En réalité, les classes dirigeantes occidentales furent d’abord paralysées par la panique et totalement prises de court, à tel point que Joe Biden, alors vice-président des États-Unis, affirma publiquement que Hosni Mubarak était « un de nos alliés », refusa de le qualifier de dictateur et soutint que le président égyptien ne devait pas se retirer. Tout cela, deux semaines à peine avant que la révolution égyptienne n’en décide autrement. Voilà à quoi ressemblent les révolutions : des classes dirigeantes courant derrière les événements, improvisant des réponses, tentant désespérément de reprendre le contrôle de processus qu’elles n’ont jamais initiés. Présenter rétrospectivement l’Égypte comme une opération scénarisée revient à réécrire l’histoire.
Minimisation du régime de Hasina
Le cadrage géopolitique étroit de l’article de Prashad conduit directement à une défense atténuée de l’ancien ordre. La chute de Sheikh Hasina est présentée moins comme l’effondrement d’un régime capitaliste oppresseur que comme une punition infligée par les États-Unis en raison de « l’autonomie stratégique » du Bangladesh.
Autoritarisme impitoyable, politiques antisyndicales, corruption débridée, fraude électorale, contrôle des médias, exécutions extrajudiciaires et disparitions forcées… tout cela est relégué au second plan. Le véritable « crime », nous dit-on, aurait été de chercher un équilibre entre Washington et Pékin.
Prashad poursuit :
« L’autoritarisme chez les alliés des États-Unis, de l’Arabie saoudite aux Philippines sous Marcos, ne provoque pas de telles transformations. C’est la souveraineté, et non la répression, qui déclenche le manuel interventionniste. »
Bien sûr, les préoccupations rhétoriques des gouvernements impérialistes pour les droits humains et la démocratie sont toujours sélectives et utilitaires. Elles ne sont invoquées que lorsque cela les arrange et ignorées lorsque cela les dérange. Mais reconnaître cette hypocrisie évidente ne revient pas à dire que tout un soulèvement de masse n’est qu’un complot géopolitique, une thèse qui apparaît particulièrement à nu dans la citation précédente. Après avoir d’abord rendu un hommage de pure forme aux véritables « griefs » des manifestant·es bangladais·es, Prashad explique désormais l’existence ou l’absence de « transformations » dans certains pays comme le produit unique et direct des choix géostratégiques de l’impérialisme américain. Les origines du soulèvement au Bangladesh sont ainsi solidement relocalisées à Washington, loin des campus, des usines et des bidonvilles de Dhaka. La boucle est ainsi bouclée par sa vision conspirationniste.
C’est là une dangereuse inversion de ce qui s’est réellement produit. La fin du régime de Hasina n’a pas été principalement dictée par l’hostilité de l’impérialisme américain. Elle fut l’aboutissement d’une crise historique de légitimité interne longuement mûrie, produite par un pouvoir autoritaire, par les inégalités sociales et par l’aliénation des masses. Comme toute grande puissance confrontée à un bouleversement inattendu, Washington a cherché à tourner ces événements à son avantage. Mais confondre des manœuvres opportunistes avec la causalité historique, c’est prendre les répliques d’un séisme pour celui-ci.
Le campisme et le mythe de la « multipolarité progressiste »
L’analyse de Vijay Prashad repose également sur l’idée qu’un engagement étroit avec la Chine, les BRICS ou des blocs « multipolaires » constituerait une alternative progressiste. Les références à la « souveraineté », au « non-alignement » et à des « plateformes multilatérales » telles que les BRICS laissent entendre que le Bangladesh sous la Ligue Awami occupait un espace géopolitique plus émancipateur et aujourd’hui perdu. Serait-ce vraiment le cas ?
Premièrement, cette théorie surestime à quel point les cercles dirigeants et les grandes entreprises américaines auraient été marginalisés et « anti-Hasina » avant 2024. Malgré des tensions et des frictions publiques épisodiques, il n’existe aucune preuve crédible que Washington poursuivait activement un plan pour se débarrasser du régime, du moins jusqu’à ce que les masses rendent cette issue inévitable. Le système industriel bangladais sous Hasina – avec une main-d’œuvre textile réprimée et surexploitée, percevant parmi les salaires les plus bas au monde – profitait largement aux grandes entreprises américaines. Le commerce entre le Bangladesh et les États-Unis a fortement augmenté durant ses quinze années au pouvoir. Que l’impérialisme américain ait cherché à s’adapter à la nouvelle situation une fois le soulèvement devenu un fait accompli ne prouve rien d’autre que son pragmatisme politique.
Deuxièmement, l’idée qu’une politique plus orientée vers la Chine avant 2024 aurait mieux servi les intérêts de la classe ouvrière est contredite par la réalité même du soulèvement, que – certes à contrecœur et du bout des lèvres – Prashad admet lui-même avoir été « réel ». Les infrastructures financées par la Chine n’ont pas aboli l’exploitation extrême du travail, ni renforcé les syndicats. Que le grand capital provienne de Wall Street ou de Pékin, il extrait la plus-value des travailleur·euses bangladais·es. Que la dette soit due au Fond Monétaire International ou aux banques d’État chinoises, elle « discipline » les dépenses publiques – par des moyens différents, mais avec des effets similaires. Le capitalisme ne devient pas plus progressiste parce qu’il arbore un autre drapeau.
Troisièmement, ce que Prashad qualifie de « recalibrage stratégique » du Bangladesh, s’éloignant de Pékin pour entrer dans l’orbite américaine – prétendument l’issue que « tout le processus était conçu pour produire » – est exagéré. Rien n’indique clairement, à ce stade, que la victoire du Bangladesh Nationalist Party (BNP) ait entraîné une rupture qualitative dans les relations de Dhaka avec la Chine. Certes, le changement de direction intensifiera la concurrence pour l’influence entre les principales puissances mondiales, ce qui pourrait provoquer des pressions accrues et des réalignements ; mais rien ne permet d’affirmer qu’un pivot décisif ou spectaculaire loin de Pékin soit en cours. Réduire la politique étrangère du Bangladesh à un simple déplacement d’un bloc de grande puissance à un autre correspond peut-être au schéma d’« ingénierie américaine » de Prashad, mais cela occulte la complexité de la situation ainsi que l’espace de manœuvre (limité et précaire, mais bien réel) que les États plus petits cherchent souvent à se ménager dans cette compétition entre grandes puissances.
Quatrièmement, ce récit ignore que sous Hasina, le Bangladesh entretenait également des relations très étroites avec le régime de Narendra Modi et le Bharatiya Janata Party (BJP) – guère un modèle de souveraineté progressiste. Il n’est donc pas surprenant que l’Inde, dont la classe politique a été ébranlée par la perte de son alliée régionale la plus proche (désormais en exil à Delhi), soit devenue un terrain fertile pour les théories du complot évoquant une « main étrangère » décisive dans la chute de Hasina. Cette rhétorique sert un objectif évident : salir le mouvement de masse qui a mis fin à son règne pour lui retirer sa légitimité, récit que Vijay Prashad semble tout disposé à faire sien.
En somme, le campisme de Prashad – c’est-à-dire l’alignement derrière des puissances jugées « moins mauvaises » contre d’autres considérées comme « pires » – substitue des préférences géopolitiques à une politique socialiste. Il encourage les travailleurs et les opprimés à chercher leur salut dans des alignements de politique étrangère prétendument « plus progressistes » plutôt que dans leur propre lutte indépendante et leur organisation politique. Et c’est une impasse.
Retrouver le fil de 2024
Soyons clairs : le soulèvement de 2024 a été politiquement convoité et était vulnérable à la récupération. Des factions bourgeoises d’opposition, l’appareil militaire et sécuritaire, des gouvernements étrangers, des institutions financières, des forces religieuses, les médias dominants, des ONG… sont tous intervenus, comme ils le font toujours. En l’absence d’organisations fortes et indépendantes donnant une véritable voix aux forces au cœur du soulèvement – absence aggravée par le virage rapide à droite du Parti national des citoyens récemment formé et dirigé par des étudiant·s, qui est entré dans les élections en alliance avec une formation islamiste régressive – l’énergie populaire a été canalisée vers les seuls débouchés « disponibles ». Tout d’abord vers le réformisme néolibéral à la manière de Muhammad Yunus, puis vers les forces traditionnelles de droite et islamistes telles qu’exprimées lors du récent scrutin. Mais rien de tout cela ne valide la théorie d’une « ingénierie étrangère », ni ne diminue l’authenticité du soulèvement de masse de 2024. Cela ne fait que confirmer son caractère inachevé de même que les faiblesses structurelles de la gauche et du mouvement ouvrier, incapables d’accompagner cette lutte dans une autre direction. C’est ce vide politique qui a, pour l’instant, permis au BNP et au Jamaat-e-Islami Bangladesh d’occuper le devant de la scène.
Le soulèvement de 2024 n’était ni un théâtre de marionnettes orchestré par la CIA, ni une révolution achevée. Il fut à l’image de la plupart des révoltes de masse sous le capitalisme aujourd’hui : une explosion confuse, juvénile et courageuse de colère populaire contre un ordre devenu intolérable. Sa tragédie ne réside pas dans un scénario étranger caché – aussi réelle que soit la domination et l’ingérence impérialistes – mais dans l’absence d’une force politique capable de donner une expression cohérente à cette colère et de transformer la révolte en changement révolutionnaire durable.